Disko Disko
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| John Lurie |
Elle portait en elle un alphabet ébréché Des lettres tombées du silence Chaque mot qu'elle n'osait dire poussait des racines dans sa cage thoracique et parfois, quand elle riait, on entendait pousser les arbres Dans le cruor sur le goudron, Muzet trace alors deux flèches : une désignant la cane plantée et son enveloppe qu'il laissera se décomposer dans une guitoune puis l'autre pointant sa robe, se demandant avec quel jus, Stella, repeinte au raisiné, poursuivra son échappée dans le populeux Mais Stella ne fuyait pas, elle dérapait lentement dans une danse pré-écrite, comme un vinyle fêlé jouant un morceau oublié des faubourgs Sous sa robe, les pas d’anciennes errances résonnaient, et dans chaque tache, chaque éclat d'encre ou de sang, se mêlait la mémoire des rues qui refusent l’amnésie Muzet, le regard cloué au bitume, Un monde où la ville saigne doucement, où les personnages sont mi- humains, mi- fables, et chaque geste porte une légende La ville, ses pavés froissés de pas trop lourds, cette bête couchée sous les lampadaires, haletait encore du passage de Stella qui recueillait les échos comme des prières sans Dieu Sur les murs, des affiches à moitié arrachées, se tortillait comme des prophéties qu'on aurait trop longtemps retenues Muzet, flanqué de son silence, pissait des accords dissonants à même le trottoir comme si la musique pouvait laver le bitume du crime ou recoller les voyelles tombées du souffle de Stella À chaque coin, la ville lui soufflait un autre mot, un autre prénom, comme si elle voulait l'engloutir en le renommant Dans une venelle que la pluie avait rendue miroir, Muzet, derrière, posait ses pas dans ceux qu’elle laissait, Tu crois qu’on peut redevenir vierge de ses fautes ? Stella courait, mais ce n'était plus une course, c'était une dissociation. Ses jambes traînaient son corps comme on tire un sac qu’on n’a pas encore eu le courage d’ouvrir Derrière elle, le nom de Muzet battait contre les murs comme un mot qu’on n’a pas bien recraché Il avait beau ne plus crier, Elle avait fui, oui, mais les choses fuient aussi. Le sens, la voix, l’identité et maintenant, elle avançait avec l’impression d’avoir une langue étrangère cousue au fond du ventre, et le souvenir d’un regard qu’elle n’avait pas pu éteindre Elle s’était arrêtée, là, sous ce ciel fatigué et le vent passait sans même la frôler. Muzet, quelque part, dans l’ombre, Elle n’avait pas quitté le sol, pas véritablement, mais son corps n’était plus un fardeau La fuite de Stella n’était pas une fuite, c’était une rupture. Elle l’avait laissé là, dans l’écho de ses pas disparus, dans les cendres de ce qu’il avait cru être une conquête. La culpabilité n'était pas un poids, c'était un vide et dans cette brèche. Muzet se fondant dans la nuit comme un fantôme trop familier de sa propre violence, les pieds dans le vide Qui regarde ? Qui ose faire autrement ? Il n'a pas à mériter sa place Qu'il n'est pas le réceptacle d'une histoire étrangère Son chemin, même imparfait, est déjà une lumière pour les générations à venir. Il existe une forme d'amour qui ne demande plus d'approbation, qui ne cherche plus à réparer, qui ne mendie plus un regard. C'est l'amour qui naît après la traversée, après les silences, les ruptures, les confusions. C'est l'amour adulte, celui qui s'appuie sur la reconnaissance, celui qui ne nie rien, mais qui choisit de regarder autrement. Le pardon véritable n'est pas un oubli, disait Jung. C'est une libération intérieure de ce qui attachait encore à la souffrance et parfois, ce pardon ne passe pas par des mots. Il passe par un geste simple : un soupir qui relâche, la survie d'une époque, d'une culture, d'un silence. Nous ne sommes pas là pour excuser mais pour le voir, dans ce qui est su mais qui n'a jamais pu. La réponse se noie dans le vent putride et morbide qui soufflait et souffle encore
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