Delta

 

JEAN-MICHEL BASQUIAT : "JOUEURS DE COR" 


Quand entre pantalon de gamin et chemise de jeune adulte tu étais devenu habile,
on te répétait qu'en allongeant ton échine, ton torse, tu montrerais mieux tes fesses

Tu palpes tes clefs comme tu palpes ton membre
Du sang et du sperme versés sur le fer du manche de ta serrure

Dans ta nature contemplative, dans ton brouillon intuitif, insupportable,
le regard enjolive toute chose qui l'entoure

Tu avais demandé à tes jeunes confrères, en mal de brises fines, un soir que tu étais presque nu :
Suis-je conforme aux traits, aux défauts, aux qualités que l'on me prête ?
Ils t'avaient souri :
Après-demain

L'idée de l'aristocratie ou du plouc, motivée par la condescendance avare 

Ne seraient-ils que des hâbleurs ?
Des enflures ?
Est-ce la même chose ?

Quel besoin avais-tu de savoir cela ?
Quelle sorte d'approbation attendais-tu ?

Tu n'avais pas oublié ce plan Rog house rouge tranquille avec la fenêtre toujours fissurée et ouverte,
même en hiver
Souffrir à l'aveugle de paroles inaudibles dans les querelles laborieuses et pénibles

Pour les francs buveurs, au ciel assombri, c'est toi qui te querelles avec toi-même
Quand apprendras-tu à faire ce que tes mains écrivent, ce que tes yeux adorent, ce que ta bouche dit ?

Ta première ébauche était une belle intuition
Ta seconde de l'intellect épuisé à l'ombre de ton poirier

Tu passes quelques minutes dans la perplexité, sous des gifles douloureuses que t'infligent ton ancolie

 Quand ta mère avait perdu ses cheveux, tu avais égaré ses mots
Pas que les siens mais également ceux des autres
Des mèches de cheveux bruns et argentés qui s''étaient enroulées dans ta gorge, nouées en toi
 comme du fil de fer, des barbelés. 
Tu ne rêves plus que de grillages depuis lors

Tu as fait des choses ridicules et comiques pour préserver ton indépendance
ou ce que tu appelais ton indépendance

Chaque matin, tu te réveillais en sachant qu'il ne te manquera jamais de choses à faire

Tu comprends que le mal terrible qui intoxique toute l'humanité ne réside que dans nos propres boîtes crâniennes

Tu as remarqué que l'humanité n'avait pas de profond ni de sincère besoin d'attention
Cet exhibitionnisme, ce besoin de vanité permanent, cet embarras de richesse futile
qui se détournent constamment d'une conversation
surtout lorsqu'on s'engage à parler de tout ce qui est personnel

Pense à brosser le trottoir de ta rue, frapper aux portes des extralucides,
toucher les phares des automobiles entre deux Porsche

Ne pense plus matière organique mais manière organique comme la lampe d'un reclus en son refuge

Ton ami, ton fils qui marche et ton chien qui mènent la meute sont petits
Ils expriment avec leurs corps des choses que nous, nous, ne pouvons pas

Si tu vis encore demain, tu devras poursuivre, acceptant par instinct,
pressentant par devoir, t'affranchissant par un mâle vouloir

Ton corps formé, cet hôte errant, cette substance éthérée qui te fera demeurer dans la durée

Molécule qui sent l'atome
Conçoit
 Agit
Plains-toi
Tombe décoloré
La nature y verra la continuité des dons et des écarts

Tu avais eu du mal à suivre un idéal, un front

Être le remède et le charme des maux d'autrui pourrait s'avérer utile

Un héroïsme de genre, allié à la faiblesse

Fais avec un autre que toi l'amour dont tu rêves, l'obédience que tu imagines
Là où tu te trouves

Cent ans te suffiraient à peine à parcourir les extrêmes plages que seule la vocation morbide atteint

Balancer des mondes, percer des abîmes, dompter des éléphants
Un mix de raison, de tendresse et d'orgueil

Renomme les origines, le but qu'elles veulent atteindre et la loi qu'elles aimeraient suivre

Ne dissimule pas pour demain ni la semaine prochaine ta subsistance quotidienne de plaisir 
N'aie crainte du sifflement des balles, du refoulé sur le goudron

Pense à faire référence à une ligne, n'importe laquelle, à tourner une page 
Aménage ton université de vagues, si c'est une vaste existence

De l'Atlas, le lion suit à la trace les gorges brûlantes et le scalp des crânes rasés
 
Le silence moqueur est un festin clos, une journée de joie acquise après des mois,
des années de douleurs. Une vie 

Rejoins ta tourbe, 6 pieds sous terre
Tu seras sain et sauf 






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